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Critical, creative and digital writingEcriture critique, créative et numérique

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3 70 2019  

Apprendre à lire ou lire pour apprendre?

C'est une des grandes questions qui me trottent dans la tête ces temps. Quel est l'objectif principal de l'enseignement de la littérature? Doit-on apprendre à nos étudiants à lire correctement un texte, ou doit-on leur faire lire des textes afin d'apprendre à connaître et appréhender notre monde et notre réalité? Je ne suis pas sûr qu'il y ait une bonne réponse à cette interrogation, mais elle a le mérite de me faire réfléchir aux objectifs d'apprentissage que je fixe pour mes élèves et de ma façon de les atteindre.

Apprendre à lire

Les textes sont omniprésents dans notre société, que ça soit sur internet ou dans les médias en général, mais aussi à l'école et à l'université, dans le monde professionnel. L'écriture est l'une des avancées technologiques majeures de notre civilisation car elle permet la délocalisation du savoir et sa transmission bien au-delà du moment d'énonciation. Savoir lire correctement est donc un prérequis dans beaucoup de domaine. Mais qu'est-ce que ça signifie de "lire correctement"? Lire correctement signifie savoir déceler les nuances de sens qui font chaque discours. Savoir identifier le message, mais aussi ce qui module le message: l'hésitation ou la certitude de l'énonciateur, son ironie et sarcasme ou sa sériosité, ses intentions, ses émotions, etc. Pour pouvoir comprendre les nuances de sens, il faut avoir une grande maîtrise des mécanismes du langage et de la communication; il faut savoir reconnaître les effets de style, les stratégies rhétoriques, les biais de raisonnement. Apprendre à lire, c'est apprendre mieux comprendre la façon dont les textes nous façonnent et les moyens d'y opposer ou d'y adhérer.

Lire pour apprendre

Si les textes sont omniprésents et qu'on doit savoir les appréhender de manière critique afin de survivre dans nos sociétés en tant qu'individu, il faut aussi accepter que sans les textes (au sens large), notre monde est réduit à un solipsisme que je qualifierais ici de problématique. Si on ne connaît que ce qui entre dans notre champ de perception direct, alors comment comprendre les répercussions de nos actions sur la société au sens large? Comment accepter l'impact de nos décisions sur le monde si on n'a accès qu'à une ridiculeusement petite fraction de ce même monde? Lire pour apprendre, c'est accepter nos limitations corporelles et cognitives: on ne peut pas interagir de manière responsable dans des sociétés complexes si on n'a pas accès à la face du monde qui nous est cachée par nos limitations. Lire, c'est donc une manière de s'ouvrir à l'altérité, à la face cachée des choses. *** Qu'on pense l'enseignement des langues comme une manière de guider l'apprentissage de la lecture ou qu'on le pense comme une façon d'explorer la réalité du monde, on ne doit pas faire l'économie de ce questionnement. Bien au contraire, attirer l'attention des étudiants sur ces deux facettes de l'apprentissage des langues ne peut que renforcer leur motivation intrinsèque sur le long terme.