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Critical, creative and digital writingEcriture critique, créative et numérique

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9 81 2022  

C'est tout ce que t'as?

"C'est tout ce que t'as?" Des fois, quand je me sens mélancolique, colérique, dégoûté par ce cancer et son poison de remède, j'interpelle l'univers et en mon for intérieur lui crie de rage:"C'est tout ce que t'as à m'infliger? Vraiment? C'est tout?"
Dans ces moments, je me sens invincible, me ris de tout, du danger, de la mort! Quel hubris! Je mets l'univers au défi de me réduire en matière inerte et désorganisée, moi qui suis si organisé et dynamique. C'est un instinct de survie, une manière de continuer à aller de l'avant, car l'organisme immobile trop longtemps est un organisme mort, et la mort est mon ennemie maintenant que je sais que le cancer peut être laissé derrière moi.
Cette stratégie, je l'emploie depuis des années lorsque je suis mis en difficulté, que je reconnais en les étapes que je dois franchir une énormité qui pendant un bref instant m'intimide. Ce cancer est plus qu'une énormité, c'est la belle pomme moisie (LBPM), ce lymphome B primitif du médiastin, pêché cellulaire originel qui en voulant changer d'état se transforma en monstre et se mît sur mon chemin. Mais qu'importe! Que ce soit la pluie, le vent, mon propre corps en mutation incontrôlée, quand j'affronte les éléments je leur crie ma rage et ma résignation, car rien qui ne me tue ne peut m'arrêter dans ces épisodes de rage.
Et pourtant, cloué dans ce lit d'hôpital, empoisonné à petite dose, je réalise que cette joute rageuse et verbale avec l'univers dessert ma cause. Peut-être dois-je trouver une autre stratégie que la rage? Une stratégie de cajolement? Peut-être la douceur est-elle meilleure alliée que l'agression? Car quand je respire profondément, que j'appréhende ma situation avec calme, là aussi je ressens de la sérénité, une force tranquille en moi qui me mue, certes lentement mais inlassablement et inexorablement. Cette force sereine est tout aussi puissante que la force brutale de l'agression, et elle a comme vertu de ne pas m'agiter dans un moment où je ne peux pas l'être sans ressentir une fatigue débilitante.
Rage et acceptation, brutalité et sérénité. Voilà mes armes contre le cancer; ces armes sont des entités antinomiques au milieu desquelles je me dois de me situer.
Le poète condamné à survivre à la belle pomme moisie est aussi l'homme condamné à errer dans les méandres de ses émotions et de ses angoisses refoulées. C'est cela, la leçon que la belle pomme moisie me donne depuis plus d'un mois maintenant. Et d'une certaine manière, je dois l'en remercier, car mieux me connaître équivaut à mieux m'accepter.