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Cher Cancer

Cher Cancer, Voilà maintenant deux mois et deux jours que je sais que tu grandis en moi en te nourrissant de mon corps, deux mois et deux jours que je te sens me dévorer de l'intérieur, deux mois et deux jours que je me bats contre toi, m'épuise à t'annihiler, accepte ta présence, apprends à vivre avec toi, désire grandir grâce à toi. Et c'est là toute l'ironie de cette situation: tu devais me tuer, mais tu me rends plus vivant, plus fort, plus créatif, plus compréhensif, plus sage, plus vaillant, plus serein. Je ressors grandi de ta présence! Ton arrivée dans ma vie consciente a été un tremblement de terre. Ta présence dans ma vie maintenant est un formidable catalyseur. Je ne t'en veux pas, ni à toi - tu fais partie de moi, après tout - ni à la vie - elle aussi fait partie de moi. Je n'en veux à rien ni à personne. Cette situation - cette parenthèse dans ma vie - est une épreuve comme il en existe tant d'autres, comme j'aime à le répéter à qui veut l'entendre. Et les épreuves nous font évoluer, nous changent intérieurement et extérieurement - les cicatrices de la biopsie resteront gravés sur ma peau à vie. Je ne nie évidemment pas ton influence parfois négative sur le cours de mon existence. Tu m'en as fait voir des vertes et des pas mûres, comme on dit. Mais ton influence est bien limitée, je me rends compte maintenant que j'arrive à la moitié de mon traitement. Cinq mois sur une vie, c'est une goutte d'eau dans un cumulonimbus; c'est une lettre dans un roman de science-fiction; c'est un dialogue dans l'oeuvre de Shakespeare. En proportion du tout, tu tends vers zéro. Pourquoi est-ce que je t'écris, te demandes-tu? Je ne le sais pas moi-même. Ce matin, au réveil, dans mon lit d'hôpital, j'ai envie (besoin?) de m'adresser à toi directement et te dire ce que je pense et ressens. Je ne te hais pas. Je ne t'envie pas. Ta vie sera courte comparé à la mienne, et jamais tu ne vivras les moments de joie que je vivrai quand tu ne feras plus partie de ma physiologie. Certes, tu te dis, il est grandement possible que certains de tes tissus cicatriciels restent en moi à jamais, lovés contre mon thorax entre mes poumons et mon coeur, les vestiges de ta présence dans l'écologie qu'est mon corps. Mais même si tes restes restent avec moi, tu ne me hantes et ne me hanteras plus jamais. Je le clame haut et fort, cher Cancer: par ces mots, par cette lettre morte, je te bannis de ma vie! Je te relègue au statut de mauvais souvenir à venir! Je ne te maudis pas, mais de manière anticipée te circonscris par ce discours à une parenthèse fermée dans la prose de mon existence. Dans quelques mois, je tracerai la ligne courbe et verticale - celle-là définitive - qui te refermera et me permettra de reprendre guéri l'écriture de mon futur. Au revoir, cher Cancer, à jamais. Ton hôte, ton écosystème, ton environnement. Arnaud Barras
Cher Cancer,
Voilà maintenant deux mois et deux jours que je sais que tu grandis en moi en te nourrissant de mon corps, deux mois et deux jours que je te sens me dévorer de l'intérieur, deux mois et deux jours que je me bats contre toi, m'épuise à t'annihiler, accepte ta présence, apprends à vivre avec toi, désire grandir grâce à toi. Et c'est là toute l'ironie de cette situation: tu devais me tuer, mais tu me rends plus vivant, plus fort, plus créatif, plus compréhensif, plus sage, plus vaillant, plus serein. Je ressors grandi de ta présence!
Ton arrivée dans ma vie consciente a été un tremblement de terre. Ta présence dans ma vie maintenant est un formidable catalyseur. Je ne t'en veux pas, ni à toi - tu fais partie de moi, après tout - ni à la vie - elle aussi fait partie de moi. Je n'en veux à rien ni à personne. Cette situation - cette parenthèse dans ma vie - est une épreuve comme il en existe tant d'autres, comme j'aime à le répéter à qui veut l'entendre. Et les épreuves nous font évoluer, nous changent intérieurement et extérieurement - les cicatrices de la biopsie resteront gravés sur ma peau à vie.
Je ne nie évidemment pas ton influence parfois négative sur le cours de mon existence. Tu m'en as fait voir des vertes et des pas mûres, comme on dit. Mais ton influence est bien limitée, je me rends compte maintenant que j'arrive à la moitié de mon traitement. Cinq mois sur une vie, c'est une goutte d'eau dans un cumulonimbus; c'est une lettre dans un roman de science-fiction; c'est un dialogue dans l'oeuvre de Shakespeare. En proportion du tout, tu tends vers zéro.
Pourquoi est-ce que je t'écris, te demandes-tu? Je ne le sais pas moi-même. Ce matin, au réveil, dans mon lit d'hôpital, j'ai envie (besoin?) de m'adresser à toi directement et te dire ce que je pense et ressens. Je ne te hais pas. Je ne t'envie pas. Ta vie sera courte comparé à la mienne, et jamais tu ne vivras les moments de joie que je vivrai quand tu ne feras plus partie de ma physiologie. Certes, tu te dis, il est grandement possible que certains de tes tissus cicatriciels restent en moi à jamais, lovés contre mon thorax entre mes poumons et mon coeur, les vestiges de ta présence dans l'écologie qu'est mon corps. Mais même si tes restes restent avec moi, tu ne me hantes et ne me hanteras plus jamais.
Je le clame haut et fort, cher Cancer: par ces mots, par cette lettre morte, je te bannis de ma vie! Je te relègue au statut de mauvais souvenir à venir! Je ne te maudis pas, mais de manière anticipée te circonscris par ce discours à une parenthèse fermée dans la prose de mon existence. Dans quelques mois, je tracerai la ligne courbe et verticale - celle-là définitive - qui te refermera et me permettra de reprendre guéri l'écriture de mon futur.
Au revoir, cher Cancer, à jamais.
Ton hôte, ton écosystème, ton environnement.
Arnaud Barras