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Enseigner les grandes idées

En tant qu'enseignant d'anglais au secondaire II, j'ai la chance de travailler avec des jeunes esprits en développement, en rébellion, en quête de sens, de justice, de réponses. Ces jeunes adultes ont soif d'apprendre - pour une grande partie d'entre eux - et sont preneurs. Ce qui marche le mieux avec ces citoyens avant l'heure est l'enseignement des grandes idées. Définir les grandes idéesIl n'y a pas de définition officielle de ce qu'est une grande idée. Ma définition est elle-même tirée de celle d'un historien de l'environnement, John R. McNeill dans son ouvrage Something New under the Sun, dans lequel il définit les grandes idées comme étant ces idées qui ont façonné et continuent à façonner les esprits de millions de personnes autour du monde. Une grande idée est une affirmation qui est devenue tellement fondamentale dans notre façon d'interagir avec le monde et de générer des discours qu'on ne la questionne presque plus; c'est une idée qui a été normalisée de par sa diffusion large et son efficacité à donner des réponses satisfaisantes. Pour ces raisons, les grandes idées sont puissantes et elles se se perpétuent elles-mêmes. Ce sont des mythes mais en très simplifié. Les grandes idées s'expriment tant dans le discours que dans les environnement de nos vies; elles sont autant verbales que sociales, autant conceptuelles que matérielles. Elles sont incarnées dans les pratiques et les systèmes, dans les processus et les objets. Une des grandes idées les plus ambivalentes est la notion de croissance, et plus précision l'affirmation que pour réussir (avoir du succès), une entité - organisme, famille, communauté, société, pays, économie, etc. - doit nécessairement croître, et cela continuellement. Cette grande idée est ambivalente, car en toute logique, on ne peut pas croître infiniment avec pour seule origine des ressources finies; on atteint nécessairement un point où la croissance est impossible car les ressources ne sont plus suffisantes. Ce paradoxe n'a pas empêché le mythe de la croissance de se mêler inextricablement au développement des sociétés industrialisées, bien évidemment au détriment de la santé de notre environnement planétaire. Pour revenir à quelque chose de plus générique, on remarque que les grandes idées semblent évidentes jusqu'à ce qu'elles ne le soient plus, et cela se produit souvent très tard, lorsque la grande idée a eu le temps de saper toute forme de pensée alternative et ainsi d'empêcher la recherche d'autres voies, parfois quasi-inéluctablement. Si on reprend l'exemple de la croissance, on se rend compte que cette idée est à l'origine pèle-mêle de la colonisation, de l'industrialisation, de la globalisation, et, en point d'orgue du processus de croissance, de l'anthropocène. Rien que ça! Comme autres grandes idées dans les pays Européens, on peut citer: la supériorité des hommes sur les femmes la supériorité des Européens (et leurs descendants) sur les non-Européens la supériorité des humains sur les non-humains l'hétérosexualité comme seule sexualité naturelle la croissance comme apogée du progrès la concurrence comme base du développement personnel le mérite comme origine de la réussite sociale l'impartialité de la justice La liste des mythes contemporains n'est pas infinie, mais elle est longue. Il convient par ailleurs de garder en tête que citer ces idées ne signifie pas être en désaccord ou en accord avec elles. Les grandes idées: un terreau fertile chez les adolescentsLes adolescents sont en quête de sens, de réponses et d'individualité. Ils sont donc un public potentiellement très intéressé par la déconstruction des grandes idées, car celles-ci sont l'incarnation du passé, de l'autorité, de la normalité. En les mettant à bas, l'adolescent d'une certaine manière rentre dans le monde des adultes. De plus, les grandes idées sont le socle sur lequel reposent tant l'idéologie de la société que les pratiques sociales elles-mêmes. Déconstruire les grandes idées revient donc à ouvrir une brèche dans l'univers des possibles. Les grandes idées sont les témoins d'hier, et, prises en grippe, elles deviennent un terreau fertile sur lequel nos jeunes poussent se reconstruisent en citoyens de demain. Enfin, les grandes idées sont potentiellement clivantes et permettent aux adolescents de se positionner par rapport au monde qui les entoure.La didactique des grande idées dans l'enseignement des langues secondesPour enseigner les grandes idées, on peut se focaliser sur plusieurs de leurs aspects: leur origine et leur évolution leur influence (bénéfique ou néfaste) sur le présent leur implication pour le futur les gagnants et les perdants qu'elles engendrent leurs mécanismes de perpétuation leur contestation et leur promotion leurs aspects moraux, financiers, légaux, sociaux, environnementaux, scientifiques leurs liens avec d'autres grandes idées De plus, on peut citer plusieurs lignes directrices d'un enseignement réussi des grandes idées: Contextualiser pour mieux définir La mise en contexte des grandes idées de manière historique, géographique et culturelle est cruciale pour mieux définir leurs tenants et aboutissants. Analyser pour mieux interpréter Afin d'interpréter et de se faire une idée personnelle de la valeur - morale, sociale, environnementale, etc. - des grandes idées, il est nécessaire de les analyser en détail au préalable en évitant de porter un jugement. Dialoguer pour mieux comprendre Du fait qu'elles clivent, les grandes idées mettront nécessairement plusieurs perspectives en conflit. Dialoguer est nécessaire afin de comprendre l'étendue et profondeur de la diffusion de l'idée. En mettant en conversation plusieurs perspectives, on enrichit la compréhension en évitant le jugement. Déconstruire pour mieux reconstruire La contextualisation, l'analyse, et le dialogue doivent permettre aux élèves de se forger une opinion, de se positionner, et de démarrer une réflexion sur le besoin - ou pas - de changement. ConclusionLes grandes idées sont des sortes de mythes, des principes relativement simples qui se sont toutefois intégrés si profondément à nos cultures (à nos modes de vie, de consommation et de production, à nos médias, à nos objets matériels, à nos langages, etc) qu'ils se sont propagés, se sont perpétués, puis ont été normalisés, naturalisés jusqu'à ne plus jamais être remis en question par la majorité de la population pendant des décennies. Mais ces mythes modernes sont de plus en plus souvent décriés de nos jours. Le 21e siècle est en effet un siècle de protestation et de redéfinition des grandes principes sous-jacents à notre civilisation. S'atteler à la déconstruction critique des grandes idées est par conséquent une bonne entrée en matière pour intégrer les adolescents à la citoyenneté.