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La vie n'est pas un long fleuve tranquille

"La vie est un long fleuve tranquille après cette chimio et je récupère avec le sourire," j'aimerais vous dire. Ça serait chouette si je pouvais le dire et le penser. Mais malheureusement, la vie n'est pas un long fleuve tranquille. Je ne peux pas me laisser dériver sur ce fil de la vie, sur cette rivière de l'existence. Je ne peux pas me laisser aller comme je le souhaiterais (pas encore du moins), car le flux est bloqué par un barrage, accéléré par une cascade, pollué par une usine de produits toxiques (j'exagère un peu, sûrement), et tous ces écueils, je me dois de les traverser. Je ne peux pas simplement sortir de l'eau et contourner le problème. La rivière est ma vie, mon existence, et ces obstacles sont des passages nécessaires. La première semaine de mon retour d'hospitalisation fût plutôt agréable, je dois avouer, mais dès le premier samedi (J+5), les effets secondaires de la chimio se rappelèrent à moi progressivement: grosse fatigue, perte d'odorat, aphtes dans la bouche, muqueuses abîmées. Le résultat fût que pendant plusieurs jours je ne pouvais plus manger des solides et parler m'était douloureux et pénible. Plus inquiétant pour moi: mes plaquettes étaient tellement basses que je dus faire une transfusion en urgence chez mon oncologue car j'avais des pétéchies sur les cuisses et était à risque d'hémorragie; et mes globules blancs étaient tellement bas que je dus porter le masque en la présence de mon fils plusieurs jours, car tomber malade aurait signifié une hospitalisation d'urgence. Pour résumer, plusieurs frayeurs et inconforts lors de cette deuxième semaine du retour à la maison qui me gâchèrent quelque peu la joie de retrouver les miens. Heureusement, je sors de ces turbulences depuis avant-hier (J+9). J'ai réussi à me faufiler dans les entrailles du barrage, ai survécu à la cascade avec les yeux écarquillés et des larmes coulant le long de mes joues, et la pollution de l'eau m'a rendu nauséeux mais pas autant malade que ça. Au final, le plus grand défi qui me reste est de réussir à faire sortir tout ce que j'ai en moi de tu. Car plusieurs fois par semaine, soudainement et sans que je ne le voie venir, je pleure. Pas pendant des heures, certes, mais quelques secondes. Pendant ce lapse de temps, souvent provoqué par l'arrivée d'une situation joyeuse (peut-être est-ce la réalisation de ce que j'aurais pu perdre, qui sait?) ou alors par la sortie d'une situation difficile, je réalise ce qui m'est arrivé sans le dire avec le langage parlé. En effet, je ne suis pas encore capable exprimer tout ça en mot, alors mon organisme utilise comme alternative une émotion que je qualifierais d'une pureté paradoxale: pure car non verbalisée ni verbalisable sur le moment; paradoxale car hybride lorsque j'y pense à posteriori, composée de joie, de tristesse, de soulagement, de peur, d'anxiété, de surprise, de dégoût, de colère, d'espoir, de désespoir. Toutes ces émotions et tous ces sentiments en même temps, comme un ouragan dans un bocal, comme un typhon dans un verre d'eau, comme si la rivière de l'existence avait été emprisonnée pendant trop longtemps dans les glaces de la maladie. Une existence pendant quatre mois figée. Une existence pendant quatre mois stoppée. J'ai presque envie de pleurer, mais les larmes ne sortent pas. L'écriture de ce texte empêche l'émotion de sortir. Ça aussi c'est paradoxal. La vie n'est pas un long fleuve tranquille, mais elle continue pour moi. Et je suis reconnaissant aux glaciers qui me nourrissent encore de le faire pendant longtemps.
"La vie est un long fleuve tranquille après cette chimio et je récupère avec le sourire," j'aimerais vous dire.
Ça serait chouette si je pouvais le dire et le penser. Mais malheureusement, la vie n'est pas un long fleuve tranquille. Je ne peux pas me laisser dériver sur ce fil de la vie, sur cette rivière de l'existence. Je ne peux pas me laisser aller comme je le souhaiterais (pas encore du moins), car le flux est bloqué par un barrage, accéléré par une cascade, pollué par une usine de produits toxiques (j'exagère un peu, sûrement), et tous ces écueils, je me dois de les traverser. Je ne peux pas simplement sortir de l'eau et contourner le problème. La rivière est ma vie, mon existence, et ces obstacles sont des passages nécessaires.
La première semaine de mon retour d'hospitalisation fût plutôt agréable, je dois avouer, mais dès le premier samedi (J+5), les effets secondaires de la chimio se rappelèrent à moi progressivement: grosse fatigue, perte d'odorat, aphtes dans la bouche, muqueuses abîmées. Le résultat fût que pendant plusieurs jours je ne pouvais plus manger des solides et parler m'était douloureux et pénible. Plus inquiétant pour moi: mes plaquettes étaient tellement basses que je dus faire une transfusion en urgence chez mon oncologue car j'avais des pétéchies sur les cuisses et était à risque d'hémorragie; et mes globules blancs étaient tellement bas que je dus porter le masque en la présence de mon fils plusieurs jours, car tomber malade aurait signifié une hospitalisation d'urgence. Pour résumer, plusieurs frayeurs et inconforts lors de cette deuxième semaine du retour à la maison qui me gâchèrent quelque peu la joie de retrouver les miens.
Heureusement, je sors de ces turbulences depuis avant-hier (J+9). J'ai réussi à me faufiler dans les entrailles du barrage, ai survécu à la cascade avec les yeux écarquillés et des larmes coulant le long de mes joues, et la pollution de l'eau m'a rendu nauséeux mais pas autant malade que ça.
Au final, le plus grand défi qui me reste est de réussir à faire sortir tout ce que j'ai en moi de tu. Car plusieurs fois par semaine, soudainement et sans que je ne le voie venir, je pleure. Pas pendant des heures, certes, mais quelques secondes. Pendant ce lapse de temps, souvent provoqué par l'arrivée d'une situation joyeuse (peut-être est-ce la réalisation de ce que j'aurais pu perdre, qui sait?) ou alors par la sortie d'une situation difficile, je réalise ce qui m'est arrivé sans le dire avec le langage parlé. En effet, je ne suis pas encore capable exprimer tout ça en mot, alors mon organisme utilise comme alternative une émotion que je qualifierais d'une pureté paradoxale: pure car non verbalisée ni verbalisable sur le moment; paradoxale car hybride lorsque j'y pense à posteriori, composée de joie, de tristesse, de soulagement, de peur, d'anxiété, de surprise, de dégoût, de colère, d'espoir, de désespoir. Toutes ces émotions et tous ces sentiments en même temps, comme un ouragan dans un bocal, comme un typhon dans un verre d'eau, comme si la rivière de l'existence avait été emprisonnée pendant trop longtemps dans les glaces de la maladie. Une existence pendant quatre mois figée. Une existence pendant quatre mois stoppée. J'ai presque envie de pleurer, mais les larmes ne sortent pas. L'écriture de ce texte empêche l'émotion de sortir. Ça aussi c'est paradoxal.
La vie n'est pas un long fleuve tranquille, mais elle continue pour moi. Et je suis reconnaissant aux glaciers qui me nourrissent encore de le faire pendant longtemps.