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Hommage aux patients et soignants du 7BL

Depuis le début de mes hospitalisations, j'écris sur ce que je ressens, ce que je perçois, ce que j'anticipe pour l'avenir ou vois différemment du présent. Pendant des mois, et pour mieux me soigner, je me suis mis au centre de ma conscience. Par nécessité. Par besoin. Par salut. Mais je commence désormais à me décentrer, ou du moins je souhaite me décentrer légèrement dans ce texte pour rendre hommage aux femmes et aux hommes qui travaillent ici, qui se font soigner ici, ou simplement qui ont un proche à l'unité 7BL d'oncologie des Hôpitaux Universitaires de Genève. On en voit des choses en oncologie. Des situations dures à vivre. Des situations de souffrance. Des situations de peine. Des situations désespérées. Mais aussi des situations pleines d'espoir. Des situations de joie, de complicité, d'humour. La peinture de l'existence n'est pas monochrome, noire ou blanche; elle est une explosion de couleurs dans laquelle toutes les émotions humaines s'expriment. Tout comme l'unité 7BL. Je suis un visiteur ici. Qui plus est, je suis ancré à ma chambre par les produits cytotoxiques, principalement immobile pendant mon hospitalisation. Je ne perçois donc que le centième de ce qu'il se passe. Malgré cela, parfois je suis touché au plus profond de mon être par ce dont je suis témoin. Par exemple, sans vouloir l'écouter, mais en n'ayant d'autre possibilité que de l'entendre, il y a eu cette conversation entre un homme qui décide d'arrêter son traitement pour choisir courageusement quand et comment il mourra et une connaissance à lui, au téléphone, qui ne comprend pas cette décision, et qui exprime cette incompréhension par une froide neutralité, voire agressivité. La conversation n'a duré que quelques secondes, mais elle m'a bouleversé. Deux avis si opposés. La résolution de mourir entrant en collision avec l'espérance du miracle. Sans possible réconciliation. Alors même que la mort vient frapper à la porte de cette homme, il ne peut pas lui répondre avec la sérénité requise, car les non-dits sont autant de poison que les cellules tumorales, les métastases, ou les produits de chimiothérapie dont on nourrit nos monstres pour les tuer à petites doses. Ce n'est pas tant le choix de la mort plutôt que la vie de souffrance qui me bouleverse, mais la friction qui naît de cette décision, friction qui peut devenir tension, puis colère, puis refoulement, puis tristesse. Il y a aussi cet homme, hospitalisé depuis deux mois, la plupart du temps sans pouvoir manger ni se déplacer. Deux mois dans la même unité hospitalière. Deux mois sans sortir. Deux mois où la vie semble s'arrêter, et où même les fonctions les plus basiques de l'humain - manger, bouger - sont mises entre parenthèses. Des douleurs lancinantes, qui connectent des foyers métastatiques les uns aux autres - c'est du moins comme il me l'a décrit - lui rendent la vie difficile. Et toujours cette résilience de sa part. Du moins de prime abord, comme s'il arborait un voile de neutralité pour masquer son intériorité. A-t-il accepté son sort? Ou ne fait-il que l'occulter? Que ressent-il réellement? Cela, je ne le sais pas. Et ça me touche, moi qui ai tant besoin d'exprimer mes maux et joies. Ces patients dans des situations bien pires que la mienne me donnent du courage. Nos petits croisements de regard valent de l'or. Les quelques interactions que nous avons - car nous sommes pudiques à l'hôpital en chambre commune - comptent à mes yeux, car elles représentent cette sociabilité qui me manque tant. Mais les patients ne sont pas tous des agneaux malades. Il y a des loups enragés aussi. Ceux qui pestent, et qui râlent, et qui critiquent, et qui traitent les soignants comme des numéros, comme des serviteurs. Se sentent-ils eux-mêmes traités comme des numéros, ces loups malades? Cela expliquerait leur attitude. Ou alors est-ce leur tempérament? Ou l'impossibilité pour eux de faire sens de ce qu'il leur arrive? Ou la peur qui les rend colérique? Là encore, je ne sais pas réellement. Je ne peux qu'imaginer. Si les situations difficiles des patients sont légion ici, ce sont bien les soignants qui sont au front pour y faire face. Et c'est maintenant à ces soignants qui apportent tant que je veux consacrer ce texte. Il y a tant de choses à dire sur les personnes travaillant dans l'unité 7BL. Ils font un métier difficile, et ils doivent encaisser les émotions négatives de ceux qu'ils soignent. Eux-mêmes sont parfois dans des situations difficiles, en sous-effectif, avec des rentrées de patients plus ou moins prévues, avec des aggravations médicales nécessitant de tout mettre de côté en urgence. Avec des chamboulements de plans, d'horaires qui rajoutent du stress à un travail déjà usant, intense et complexe. Sans parler des situations hors de l'hôpital. Ils sont dans la relation de soin au travail, mais beaucoup d'entre eux sont aussi parents, enfants, frères et soeurs, et sont donc parfois dans la relation de soin à la maison aussi. La charge mentale que cela demande! Je les admire! Parmi les petits tracas de leur quotidien professionnel, la nécessité d'être tout le temps disponible est probablement la plus frappante. Les alarmes dissonantes qui cassent les oreilles et apportent confusion! Qui appelle? Qui a besoin de moi? Qui s'occupe de la chambre 76xx? Qu'est-ce que je dois faire? Tout le temps sur le qui-vive. Peu de moments de répit. Beau métier, mais difficile métier. Parmi les maux de leur métier, la présence de la maladie, de la mort, de la souffrance. Des maux que les soignants du 7BL doivent percevoir, concevoir, sans se laisser dévorer par la douleur et la peine des malades. Sinon comment s'en sortir et ne pas se faire bouffer? Car rentrer chez soi sereinement est un besoin vital pour ces personnes qui donnent tant au travail. Heureusement, même si leur métier est difficile, exigeant, prenant, nécessitant de l'empathie gardée, il y a aussi des bons moments. Les agneaux malades font parfois de bons interlocuteurs. On rigole, on blague, on déconne même parfois avec ceux qui nous offrent le salut et la guérison. On parle de leur vie, de leur chemin, de leur carrière, de leurs rêves de retraite, de leur famille. On parle de la situation de l'hôpital, de la nécessité d'être rentable (que ce mot sonne creux quand on est dans la relation humaine!) et des défis que cela pose, notamment en terme d'effectif (ou de sous-effectif). Heureusement, il y a des échanges aux 7BL: les patients ne sont pas des numéros, et les soignants ne sont pas des machines. Nous sommes des êtres humains qui nous respectons et nous traitons avec bienveillance. C'est du moins ma vision, mon espoir. Mais je ne vois qu'un centième de ce qui se passe. Des fois j'espère que les autres patients ont la même vision que moi, même si la vie n'est pas toujours comme on la souhaite. Alors voilà, je voulais rendre hommage aux patients et soignants du 7BL. Leur dire que leur présence me fait du bien. Qu'elle me soigne tout autant que les médicaments et la chimio. Je voulais surtout dire aux soignants que leur métier est un beau métier, qu'il est difficile parfois, mais qu'il est surtout utile. Je voulais leur dire que je les respecte, que je les envie, que je les apprécie, que je les plains. Leur métier est un concentré de vie: des malheurs aux bonheurs, en passant par tous les états d'âme possibles et imaginables. Si la peinture de l'existence est une explosion de couleur, comme je le disais au début de ce texte, alors la peinture du 7BL est un condensé de ça: un big bang de couleurs qui crée la vie autant qu'il ne distille la mort. Au milieu de ce cosmos en devenir, les patients et les soignants interagissent et existent et évoluent. Les conversations fusent. Les sentiments volent dans tous les sens. Et chacun tente tant bien que mal de prendre le positif et de laisser le négatif derrière, en allant de l'avant. Parfois facilement, parfois avec peine. Mais c'est ça la vie, aussi.