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Critical, creative and digital writingEcriture critique, créative et numérique

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Rêve éveillé d'un poète abîmé

Cette nouvelle vie, aussi éphémère qu'elle soit, est un rêve éveillé. Elle est difficile à cerner, à comprendre, à appréhender, à expliquer, à accepter. Parfois, et pour rajouter de la complexité à cette situation déjà burlesque, la chimiothérapie me met dans un état un peu vaseux, et dès que je m'assoupis, pendant de longues minutes je ne fais que difficilement la différence entre la réalité physique et une réalité onirique. J'ai l'impression d'interagir avec mon environnement alors même que je suis totalement immobile: je fais tomber mes écouteurs par terre alors qu'ils sont posés sur la table et que mes mains sont posées sur le lit; je me transporte soudainement dans le Valais, où j'observe les montagnes et apprécie les couleurs si vives des prairies du printemps et de l'été, mais je suis dans mon lit d'hôpital, à Genève, entouré d'autres malades et non de ma famille adorée; je me retrouve avec Ayden mon fils que j'aime tant tant tant, et il est dans mes bras, et je le sens, et je lui parle, et je le vois me sourire et essayer d'attraper les tubes qui me relient à ma guérison. Mais Ayden n'est pas là; il est dans un endroit beaucoup plus propice à son développement; il est chez lui, chez nous. Le réel et l'imaginaire ne font plus qu'un dans ces moments de liminalité. Je me retrouve à un seuil, celui du ici-maintenant et du j'aimerais-être-ailleurs. Est-ce une façon qu'a mon esprit de s'adapter à cette nouvelle réalité? Est-ce un effet secondaire de la chimiothérapie? Je ne sais pas, mais voir ces images me procure du bien-être, une sérénité dans ces moments difficiles. ... J'écris ces mots, et c'est véridique, les larmes montent dans mes yeux et s'apprêtent à couler, comme une poche d'eau accumulée en montagne éclatant et se déversant en lave torrentielle. Mais je ne pleure pas. Par pudeur? Par peur de me vider de ces émotions enivrantes? Je suis ému, à vif. Je me transforme en un autre Arnaud. Celui qui est malade. Celui qui est le patient impatient. Cela m'attriste mais me montre aussi que les choses évoluent. Quelle ambivalence dans ce traitement! La chimio? Mon esprit? Qui est responsable de mes états d'âme? Je pose ces questions, et je crois deviner la réponse. Le changement est brusque, je commence à perdre des cheveux par-ci par-là. Je ressens de l'amertume dans la bouche après mes repas, une sensation étrange qui me rappelle qu'on m'empoisonne pour me guérir. Je me sens groggy. Ma tête tourne légèrement tout le temps, comme si j'avais bu un verre de Fendant à jeun - un autre poison, l'alcool, un peu moins puissant que le traitement DA-EPOCH-R qu'on m'offre ici comme un cadeau à demi-empoisonné. Quel paradoxe cette chimiothérapie! Je sais que je devrais écrire à propos de choses éloignées de mon cancer et de son traitement. Mais que c'est difficile! Relié à ces machines qui me délivrent leur salutaire nocivité, je ne peux me détacher de ce réel-là sans en mourir symboliquement. Les rêves, la lecture, l'écriture par contre m'offrent des échappatoires bien salvatrices, alors j'écris car je le dois, je le dois pour continuer à vivre.