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Critical, creative and digital writingEcriture critique, créative et numérique

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0 02 2022  

La vie est un sentier de montagne émotionnel

Le chemin que je parcours à travers le paysage du cancer est un sentier de montagne émotionnel. Chaque jour, je fais face à des lieux inédits, des personnes jamais vues, des événements bouleversants. Il y a des hauts et des bas, des vistas magnifiques, des environnements effrayants. Il y a des animaux en troupeau, des randonneurs isolés, des citadins perdus. Mais surtout, je suis confronté à des temps d'attentes interminables, entrecoupés de fugaces épisodes de vie dont la beauté irradiante surpasse la lumière-même du soleil.
Ce sentier de montagne émotionnel débuta par un éboulement initial, une sorte de big bang montagnard qui dévasta mon ancienne vie, une sorte de vague rocheuse qui faucha la joie de ce début de juillet comme on fauche les foins à la faux.
Après l'éboulement originel, je commençai mon cheminement mental et physique à travers ce réseau de sentiers labyrinthique. Piégé dans ce réseau, je devais prendre des décisions: Je vais à gauche ici? A droite? Dois-je rebrousser chemin? Ou continuer sans me soucier? J'étais souvent perdu, ne sachant que faire, et ce n'est que grâce à la présence bienveillante de mes proches que mes décisions se révélèrent à moi ne pas en être. En effet, le choix dans mon parcours de patient impatient n'est qu'illusion. Je n'ai pas de réelle décision à prendre: je dois me laisser voguer avec le courant. Aucun chemin n'est le bon, car ils mènent tous à la même conclusion.
Une fois que j'avais compris que je devais me laisser aller sans vouloir contrôler l'incontrôlable, tout fût plus simple. La montée vers le sommet pouvait commencer. Une montée en puissance lente, très lente, durant laquelle ma patience et ma résilience furent mises à rude épreuve. Une pente douce au début, puis se raidissant rapidement. Un chemin ardu où chaque pas était danger. Mon corps devait s'habituer à l'effort, au remède (que je considérais comme un poison au début) si éprouvant pour mon organisme et mes muscles.
Lors de cette montée à travers la forêt magique de mon mental, j'aperçus une caverne lovée dans le flanc de la montagne. Je m'y aventurai. Y perçus tout à la fois l'horreur de la mort et la beauté de la vie. Dans ce passage vers l'absolu, le plus brillant des diamants côtoyait la plus sombre des obsidiennes. La finitude et l'infini étaient maîtresses de cette caverne, et le secret qu'elles me susurrèrent à l'oreille me hante encore.
Après être sorti de la caverne des ambivalences, je continuai mon cheminement et vis sur ma gauche un ruisseau asséché et sur ma droite une falaise vertigineuse. Je les pris pour des mauvais signes et fus envahi par le doute, par la peur, par l'angoisse de voir dans les détails alentours une prédiction de mon futur. Ces angoisses ne perdurèrent pas, mais leurs empreintes émotionnelles sont présentes en moi. Elles me questionnent, m'interrogent, me poussent à être encore plus curieux jusqu'à en devenir - parfois - hypocondriaque.
Mais ce sentier de montagne émotionnel, avec ses hauts et ses bas, ses vistas magnifiques, ses environnements effrayants, ses cavernes, falaises, ruisseaux et clairières tantôt symboles de beauté et de vie, tantôt incarnations de la mort et de son horreur, ce sentier de montagne émotionnel, je l'espère me mène vers la plénitude d'un chalet de montagne, un mayen surplombant l'Anniviers. Autour de ce mayen immémorial, ma famille proche et étendue. Mes grands-parents, mes tatas et tontons, mes cousines et cousins, leurs enfants. Et surtout Leslie et Ayden, Papa et Maman, mon frère, sa femme et ses enfants, mes beaux-parents et mon beau-frère et sa compagne. Moi aussi, j'y suis, au Mayen, entouré de ma famille. Car je suis guéri. Ce n'est pas une prédiction, mais une promesse à moi-même et au monde.
La vie est un sentier de montagne émotionnel, et sa destination - j'en rêve - est la présence de ma famille autour de moi et mon amour pour elle un jour ensoleillé au Mayen. Rien de plus, rien de moins.